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Critique & critic

Mieux comprendre la Turquie

9782070771240

Neige, Orhan Pamuk (2001)

Neige, roman d’Orhan Pamuk, a un arrière goût de désillusion. Celle d’un écrivain pour sa patrie, d’un citoyen pour sa nation, d’un turque pour l’Anatolie. Ceux qui entretenaient l’image d’une révolution où le triomphe de la laïcité se serait imposé comme une évidence, verront leur admiration s’effilocher au fil des pages.

Ka, poète turc exilé en Allemagne, retourne à Kars, ancienne destination prisée d’Anatolie reléguée au rang d’ancienne diva. Minée par les conflits entre services de renseignement et jeunes prédicateurs islamistes, la ville et ses habitants exhalent une odeur de patriotisme, d’espoirs avortés et de grandeur passée. Mandaté pour rédiger un article sur une vague de suicide chez des jeunes filles voilées, Ka presque impartial dans son enquête passe d’un camp à l’autre. Oscillant entre athéisme et étatisme, le poète retrouve l’inspiration.

De rencontres équivoques en cayhane (salons de thé), ce ne sont plus les jeunes mortes qui intriguent le héros, mais bien son amour de jeunesse, récemment divorcée. La faiblesse du personnage réside dans sa quête de bonheur, quelques étreintes volées dans l’hôtel poussiéreux du père de son aimée. Caressant l’espoir de vivre avec Ipek, sans y jamais y croire tout à fait, le poète supporte le deuil et les coups. Pourtant, loin d’y gagner une aura de bravoure, il lui colle à la peau comme un air misérable.

L’occasion de découvrir une Turquie figée dans Le temps, égarée dans des joutes de croyances qui la rongent et l’enlisent. Les partis s’affrontent, de leurs querelles l’on ne retient des locuteurs que l’ineptie de leur avenir, qui s’annonce plus terne encore que le passé. L’Europe y joue le rôle paradoxal de l’idéal méprisé. Le complexe transparait au cours de débats enflammes où le vieux continent apparait comme un Éden méconnu. Les turques rassemblés dédaignent les faveurs d’un monde dont ils quémandent cependant l’aval, sans jamais se l’avouer.

Lorsqu’une troupe de théâtre menée par un Atatürk* désavoué et malade prend Le contrôle de la ville, ce ne sont plus les acteurs mais les corps qui s’alignent au rythme de la représentation. Éclat ultime, dernier adieu d’un homme à ses idéaux, le dramaturge s’attache à faire revivre sa gloire d’antan, entrainant avec lui la Turquie dans son auto contemplation. Curieux chassé croisé où les acteurs ressentent et les spectateurs singent. Le sentiment devient une volonté divine dont l’homme n’est que l’interprète impuissant.

Un roman édifiant, une tranche d’histoire comme jamais elle ne sera écrite dans les livres scolaires. Plus que l’authenticité, c’est l’humanité des caractères qui suscite l’intérêt du lecteur. L’auteur, comme son héros, porte une affection mitigée mais inconditionnelle à la Turquie, exprimant toute la dualité des sentiments de deux exilés.

* Wiki : Mustafa Kemal, à partir de 1934 Kemal Atatürk1 (en turc osmanli ‏مصطفى كمال پاشاMuṣṭafâ Kemâl Paşa), né en 1881 à Salonique et mort à Istanbul le 10 novembre 1938, est le fondateur et le premier président de la République de Turquie.

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One comment on “Mieux comprendre la Turquie

  1. Option binaire
    October 19, 2013

    Tout a fait le style d’idee dont je me fesait du sujet, merci enormement pour ce succulent article

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This entry was posted on October 17, 2013 by in Articles en français, Critiques littéraires and tagged , , , , , , , , , , , .
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