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Critique & critic

Un adieu à Stefan Zweig, à l’écrivain d’abord, à l’humaniste avant tout

Les derniers jours de Stefan Zweig – Laurent Seksik  (2012)

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L’écrivain autrichien Stefan Zweig et sa femme Charlotte Altmann se sont donnés la mort en 1942, à l’annonce de la chute de Singapour. Dans son ouvrage, Les derniers jours de Stefan Zweig, Laurent Seksik retrace les six derniers mois du couple exilé au Brésil. Les ellipses du récit donnent à comparer avant et maintenant, les espoirs déçus et les protagonistes déchus. Si les personnages résident à Petrópolis, le passé fait revivre Salzbourg, Londres et New York. La guerre est sur toutes les lèvres. Les premières descriptions de camps de concentration font enfler la rumeur. Stefan Zweig est issu de la bourgeoisie juive autrichienne. Ses talents d’auteur, de biographe et dramaturge notamment, sont déjà célèbres lorsqu’il choisit de quitter l’Autriche, en 1934.

S’appuyant sur un minutieux travail de recherche, Seksik décrit plus qu’il n’interprète la vie de son personnage. Un recul rafraichissant qui permet au lecteur de déterminer de lui même quels facteurs ont poussés Zweig à commettre un tel geste. Il n’est pas ici question de célébrer le génie, mais bien de découvrir l’homme vulnérable, au geste digne d’un grand courage.

Sans jamais défaire Stefan Zweig de son épouse, Seksik rend hommage à Charlotte Altmann qui l’a suivi jusque dans son létal exil. A mi chemin entre passion et dévotion, Lotte apparaît en amoureuse transie dont la dernière coquetterie est de mourir auprès de son seigneur et maitre. La maladie de la jeune femme, gravement asthmatique, semble jouer un rôle mineur dans sa détermination à rester auprès de son époux. Seksik développe un personnage ambigu, à l’admiration aveugle et à l’humanité criante. La force du sentiment amoureux dépasse chez elle la réalité du quotidien. Si Lotte n’apparaît pas toujours comprendre les idéaux de son mari, ceux qu’elle développe partagent la même honorabilité.

Au delà de la gloire et de l’œuvre, Zweig se dessine comme incertain, brisé par des idéaux contradictoires. Profondément antinationaliste, il ne se prononce ni en faveur de l’effort de guerre, ni pour la création de l’Etat d’Israël. A New York, ses coreligionnaires le sollicitent pourtant de toutes parts, aide qu’il ne peut refuser. La douleur est à chaque rencontre et le dilemme, cornélien. Dépouillé de son statut d’intellectuel et d’écrivain libre, Zweig souffre de n’être plus que juif apatride.

La dualité du personnage se retrouve dans sa fuite au Brésil, loin de son rôle de porte drapeau. L’Autriche a fait bruler ses livres en autodafé, tué ses proches et pillé sa maison, pourtant il ne peut se détacher de sa patrie natale. Sa nature d’écrivain l’enracine dans un passé désormais révolu. Cette certitude prenant de l’ampleur, il ne peut surmonter d’appartenir à « une race en voie de perdition « l’homo austrico-judaïcus ». Seksik brosse le tableau d’un esprit brillant déraciné, une Cassandre dont les visions ne prédisaient pas d’issue positive au conflit. Zweig ne croyait pas à la victoire des Alliés. Il voyait s’abattre l’empire nazi sur l’Europe, puis envelopper le monde. Privé d’espoir, il serait mort asphyxié.

L’hypothèse est intéressante mais incomplète. Heureusement Seksik ne s’arrête pas à la dimension honorable du geste de Stefan Zweig. Il creuse et explore chaque facette de son vécu et de sa personnalité pour en retracer les dernières idées. Alors que les tableaux s’enchainent, le doute s’installe au fil des pages. Si le vieillard vaniteux avait tué l’écrivain pétrit d’idéaux ?

Zweig arrivé au Brésil a déjà perdu tout espoir, mais ce n’est pas tout. Privé de la glaise fertile du souvenir, désormais entaché d’horreur, il ne peut plus écrire. L’écrivain le plus lu de ses contemporains est désormais stérile. Abattu, il reste à chérir la mémoire de ses amis morts au combat, sans cesser de se reprocher sa propre lâcheté.

Les raisons importent peu finalement. Le message est là, à chaque ligne. Après avoir perdu sa patrie, son don, et même l’espoir, « lui n’osait prononcer le moindre mot qui eût pu être interprété comme une provocation ». L’ultime protestation du visionnaire face à des idéaux contradictoire git dans ce geste ultime. L’idéaliste, l’écrivain, l’homme, tous ces personnages qui jusqu’alors s’affrontaient en Stefan Zweig, tous ne font plus qu’un, enfin. Dans un dernier soubresaut d’amour propre, ils arrachent à la machine nazie leur ultime victime, ce droit inaliénable de mourir avec dignité.

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