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Critique & critic

Foofwa fait danser les blessés de la vie

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La Tribune de Genève – Culture

Le chorégraphe genevois Foofwa d’Imobilité prépare pour septembre un spectacle poignant. Regard en coulisses

Saisir ce qu’est la perte de l’un de ses sens, la vue en l’occurrence, ou l’une de ses aptitudes comme la mobilité, est difficile à appréhender. C’est pourtant le défi que relèvent en une heure les six pro- tagonistes de Dansehabile et de Foofwa d’Imobilité.

Première collaboration des deux compagnies de danse, la performance Soi-même comme un autre refuse de cantonner le handicap à sa seule dimension physique. Dans un habile chassé-croisé entre une danseuse tétraplégique, une aveugle et deux valides, l’infirmité n’est plus une barrière mais bien le seuil d’une nouvelle réflexion. Deux interprètes, dont l’une dévolue au langage des signes, complètent la représentation, qui devient de fait accessible à tous.

L’aveugle et le miroir

Le spectacle est programmé pour septembre au Théâtre de l’Orangerie, mais les répétitions ont lieu en ce moment à l’Ecole internationale. Assis seul au parterre, le chorégraphe genevois Foofwa d’Imobilité commente: «Etre abîmé, ça pourrait nous arriver à tous. Le handicap est une notion trouble qui ne se limite pas à la capacité physique. La scène permet aux uns de s’exprimer et au public de comprendre. C’est un vecteur d’empathie.»

Dans l’intimité de la salle déserte, les six interprètes se dispersent sur la scène. Des duos se forment, les tirades s’enchaînent et le spectateur comprend que les rôles sont échangés. Chaque danseuse handicapée endosse le personnage de son homologue valide, et vice versa.

Le corps devient spectacle

Anja a le cheveu frisé et la mâ- choire décidée. Lorsqu’elle s’avance, sa voix grave emplit l’espace. «J’ai été victime d’un décollement de la rétine à 11 ans. Jusque-là, j’étais très bonne en classe. J’ai passé quatre ans à m’habituer à cette nouvelle vie. Globalement, j’ai beaucoup de chance. Je suis très entourée. J’aime aller au spectacle, mes amis me racontent ce qui s’y passe.» Mais Anja n’est pas aveugle, c’est le vécu de Sylvie qu’elle exprime.

Quand cette dernière prend la parole, c’est la vie d’Anja qu’elle dévoile: «Chez moi, j’ai de nombreux miroirs. Je danse depuis l’âge de 12 ans et entretiens un rapport conflictuel avec mon re- flet depuis cette époque. On se regarde tout le temps, on s’examine. Le miroir qui évalue, qui juge, qui jauge.» La petite blonde au regard absent repart au bras d’Anja, la démarche incertaine.

Raphaële, longiligne et regard bleu acier, reprend. La jeune femme se tient debout. Elle parle au nom de Carine, qui exécute des figures de danse avec sa chaise roulante. «A 22 ans, je suis partie faire une balade en montagne. J’ai fait une chute de 150 mètres, c’est un sentier qui m’a arrêtée. Je me suis réveillée deux semaines plus tard à l’hôpital. J’ai su que j’étais tétraplégique. On m’a dit que je ne pourrais plus voyager. Pourtant, la première chose que j’ai faite en sortant de l’hôpital, ce fut de par- tir en Australie avec des potes. On a bien rigolé.»

Partie intégrante de la scène, Catherine traduit en langage des signes. Au-delà de ses mains, ce sont ses yeux, sa bouche, ses joues, qui se tordent, se défor- ment, expriment. Son corps de- vient spectacle et son public dépasse celui des malentendants. Michèle, comédienne, décrit verbalement les actions qui se déroulent sous ses yeux, les devance parfois. La scène n’admet pas le handicap, elle l’inclut dans la représentation.

Dans la salle, Foofwa s’agite, pleure plus souvent qu’il ne rit. «La solidarité entre deux êtres rend possibles des choses qu’il est impensable de réaliser seul. La notion est toujours vraie, avec ou sans handicap.»

Lorsque la répétition s’achève, Carine embrasse Raphaële: «Merci, de m’avoir interprétée avec tant de vérité.»

«Soi-même comme un autre», par les compagnies Dansehabile et Foofwa d’Imobilité, au Théâtre de l’Orangerie du 23 au 26 septembre. Chorégraphie: Foofwa d’Imobilité. Interprétation: Carine Pache, Sylvie Raphoz, Anja Schmidt, Raphaële Teicher.

 

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