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Critique & critic

La perception des médias français dans les polémiques juives et musulmanes

(Projet Master 2 Journalisme International)

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La perception des médias français dans les polémiques juives et musulmanes

Alors que le débat fait rage entre pro palestiniens, pro israéliens ou plus simplement entre néophytes temporairement happés par les débordements ambiants, nombreuses sont les critiques à s’élever contre les médias français. Accusés d’être partiaux, de ne donner voix qu’à l’un des deux camps, ou de se faire vecteurs de propagande, plusieurs prêtent le flanc à la critique. Pourtant, les études entreprises pour quantifier de tels biais demeurent rares.

Si le conflit israélo-palestinien intéresse tant de lecteurs en France, c’est que les communautés musulmane comme juive y ont toutes deux des racines historiques. Les colonies ayant facilité les transferts de populations musulmanes du Maghreb à l’Hexagone, l’Islam fédère aujourd’hui plus de 7.5% de la population. La communauté juive française, quant à elle, est la première d’Europe. Une prégnance suffisante pour étendre les problèmes de l’une ou l’autre religion à l’ensemble des citoyens français. La presse se faisant écho des intérêts de ses lecteurs, il n’est pas rare de voir des affaires à connotations juives ou musulmanes faire les gros titres. Si les faits ne sont pas remis en cause, l’équité des médias l’est davantage.

Alexis Franco, journaliste chez Atlantico, souligne notamment la partialité de la presse française dans le traitement médiatique fait du conflit israélo-palestinien. « La presse française est globalement en faveur de la Palestine. Bien sur, certains medias restent pro israéliens, mais dans l’ensemble, la presse suit l’opinion publique et ses articles sont plus ou moins positifs envers les palestiniens. Cela relève du fantasme des insurges contre les oppresseurs. Diverses techniques journalistiques y sont employées, par exemple, décompter le nombre de victimes en termes de femmes et enfants appelle à l’émotivité du public »

Scission et controverses

Etudier l’objectivité de la presse n’est pas chose aisée. Dans le cas du clivage Judaïsme/Islam, il s’agit avant tout de définir deux couvertures médiatiques égales, ou du moins comparables, cela dans le but de les quantifier. Les articles publiés expriment généralement des opinions, les statistiques, elles, se prévalent d’une certaine neutralité.

Dans cette optique de contraste, les faits divers ne peuvent représenter une source fiable de comparaison. L’horreur qui s’y attache est par trop importante. Loin de souligner le parti pris des médias dans le débat Islam/Judaïsme, elle le noie dans l’indignation générale, comme ce fut le cas pour le meurtre du jeune Ilan Halimi par le Gang des Barbares. Pour comprendre la subtile implication de la presse, il doit y avoir controverse. Chaque camp s’exprime et l’observateur, neutre, collecte le nombre d’articles publiés en faveur de l’un ou l’autre camp.

Autant le préciser, il serait illusoire de vouloir trouver deux polémiques à l’importance médiatique similaire. Les médias répondent à un agenda, et pour peu que celui ci soit vide ou rempli, un sujet prend ou perd de son importance. L’affaire de la fillette ayant perdu son chien se voit attribuée une couverture en plein été, alors qu’à la rentrée, elle n’aurait bénéficiée que d’une colonne en page 8. C’est pourquoi seul le noyau dur de la polémique doit être conservé, ainsi qu’une certaine proximité dans le contexte.

Les fameuses caricatures du Prophète (2006), ainsi qu’un article mettant en cause le dessinateur Siné (2008), bénéficient de circonstances similaires. Dans la première affaire, celle des caricatures, Charlie-Hebdo créa la polémique en republiant des dessins originellement issus du magasine danois Jyllands-Posten. La couverture de l’édition représentait Mahomet, la tête dans ses mains, avec la bulle « C’est dur d’être aimé par des cons ». Suite aux manifestations éclatant dans le monde arabe, plusieurs hommes politiques français, dont Nicolas Sarkozy, François Hollande et Jacques Chirac, se prononcèrent sur la question. Le débat nourri par presses interposées tendait alors à définir la parution comme satirique ou islamophobe.

Deux ans après les caricatures, Charlie-Hebdo publiait un paragraphe du dessinateur Siné, mentionnant la possible conversion au judaïsme du fils de Nicolas Sarkozy, Jean, tout en l’associant à un certain arrivisme.

«Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l’UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit !»

L’auteur fut renvoyé suite aux plaintes élevées contre l’article. Le débat médiatique qui suivit tendait cette fois à définir la parution comme satirique ou antisémite.

Issues du même magazine, Charlie-Hebdo, et publiées à deux ans d’intervalle, les deux controverses ont évolué dans un contexte similaire. Au-delà, chacune touche à une notion fondamentale de la république française : l’offense religieuse doit-elle appeler à la censure de la presse ?

A cette question, globalement, les trois journaux étudiés répondent non. Qu’ils soient de gauche, de droite ou du centre, Le Monde, Le Figaro et L’Express prônent la liberté d’expression. Plus encore, ils défendent le droit à la satire contre le blasphème. Leur position semble en revanche plus contrastée s’agissant de l’article de Siné, que dans le cas des caricatures. Avec 16% d’articles condamnant la publication des caricatures, contre 42% prohibant l’article de Siné, les médias défendent de façon moins définitive la publication dite antisémite que celle dite islamophobe. L’histoire pourrait expliquer qu’une certaine sensibilité soit exprimée dès qu’il est question d’antisémitisme.

Obligations rédactionnelles face à la neutralité de la presse

Mis à part leur orientation condamnant ou non la publication, l’autre facteur pris en compte pour quantifier la réaction médias vis à vis des communautés juive et musulmane réside dans le nombre d’articles publiés. Les caricatures ayant bénéficiées d’une couverture internationale, tandis que l’article de Siné n’étant que de portée nationale, il n’apparaît pas équitable de considérer les chiffres en tant que tels. C’est au regard de la visée rédactionnelle de chaque média, Le Monde, Le Figaro et L’Express, qu’il convient de les interpréter.

Le Monde est, des trois publications, celle qui a le plus couvert, et de loin, l’affaire des caricatures. Historiquement reconnu pour son traitement extensif des sujets internationaux, peut être faut-il voir dans ce focus l’addition des intérêts de son lectorat à ceux de sa ligne rédactionnelle.

A l’opposé, Le Figaro accorda une faible couverture aux caricatures, pour traiter plus extensivement la polémique autour de Siné. Là encore, il est possible que Le Figaro ait privilégié un sujet en accord avec sa ligne rédactionnelle, davantage tournée vers le journalisme national.

Avec une couverture favorisant légèrement les caricatures, L’Express s’est montré le plus balancé dans son approche.

Alexis Franco rapproche le traitement médiatique des polémiques juives et musulmanes à la couverture presse faite durant l’opération Bordure Protectrice dans la bande de Gaza : « Le débat israélo-palestinien est depuis très longtemps un sujet marqueur de la sensibilité politique. En général les medias de gauche tendent à soutenir la Palestine, tandis que ceux de droite soutiennent Israël. Il est possible qu’au delà du débat israélo-palestinien les clivages subsistent, même s’ils ne sont jamais étiquetés comme étant de nature judaïque ou musulmane. »

Au regard du poids médiatique ainsi que de la ligne directionnelle de chaque rédaction étudiée, il n’est pas fait état d’une grande partialité, que ce soit en faveur des caricatures, que de l’article de Siné. En revanche, comparer le nombre d’articles publiés au regard des populations françaises musulmanes et juives amène à de nouvelles prémisses.

La population française compte 7.5% de musulmans, contre 0.5% de juifs. Partant du principe que les médias font voix aux préoccupations de leur lectorat, il semble légitime de penser que les problématiques de la majorité soient davantage couvertes que celles d’une minorité. Un tel raisonnement expliquerait pourquoi la presse française s’attache peu à commenter les actualités Sikh ou Bouddhistes, deux entités sous représentées dans l’Hexagone. Proportionnellement aux populations juives et musulmanes de France, l’attention médiatique devrait donc être plus accrue sur cette dernière catégorie. Il semble à première vue que ce soit le cas. Des deux polémiques, les caricatures l’emportent avec 38% d’articles de plus publiés à leur sujet, que sur l’article de Siné.

Une analyse plus globale révèle cependant que, comparativement à l’importance numérique de chaque communauté, l’article de Siné a bénéficié d’une couverture dix fois supérieure à celle des caricatures. S’il faut souligner que les couvertures médiatiques ne se font pas en fonction de la taille des populations concernées mais à la faveur de l’actualité, la différence reste néanmoins sensible. Plusieurs hypothèses sont à envisager. Qu’au cœur de la polémique se trouve le fils d’un homme politique influent, Nicolas Sarkozy, y confère sans nul doute un intérêt certain pour la presse. Au-delà, la polémique aurait-elle été aussi importante si l’article de Siné avait lié l’Islam à une forme d’arrivisme ?

« Il ne faut pas oublier que chaque media est tenu par sa ligne rédactrice. Lorsque, à Atlantico, nous traitons des sujets sensibles comme la religion ou l’immigration, sur les 3000 contributeurs qui participent activement au journal, nous effectuons une sélection drastique des personnes à interviewer. Il s’agit de donner une information, bien sur, mais toujours dans la ligne éditoriale voulue par Atlantico. »

La justice, reflet des médias

Là où la presse fait état d’une subtile différence de traitement entre les deux polémiques, la justice française a rendu un verdict univoque : la liberté d’expression doit prévaloir sur la sensibilité religieuse. Pourtant, les raisons invoquées divergent légèrement d’un verdict à l’autre. Plus général dans le cas des caricatures, le jugement invoque la légitimité du droit de satire sur la susceptibilité religieuse. Dans le cas de l’article de Siné, c’est sur la nature du quotidien, satirique, qu’il s’appuie pour relaxer le dessinateur.

En définitive, les caricatures appellent à un arrêt global ; il existe en France un droit de satire contre les religions. Ce n’est pas la raison invoquée dans l’affaire Siné, qui implique la nature du quotidien et non un droit républicain à la satire. Une différence qui somme toute se retrouve dans le traitement médiatique des trois médias étudiés, Le Monde, Le Figaro et L’Express. L’affaire des caricatures s’est immédiatement posée en termes de défense de la liberté d’expression, une notion reprise avec plus de subtilité dans le cas de Siné.

 Au delà des hypothèses évoquées, les conclusions à tirer de ces comparaisons ne sont pas d’ordre général. Etendre le raisonnement plus loin que ces deux polémiques serait conférer plus d’influence à la presse qu’elle n’en a réellement. Pourtant, il n’est pas rare de voir les médias incriminés dans leur ensemble, accusés de favoriser la communauté juive à la communauté musulmane. Les plus virulents détracteurs se déchainent lorsque le débat israélo-palestinien bat son plein. C’est oublier que chaque publication dépend de ses annonceurs comme de ses lecteurs, tout en s’accordant à une ligne rédactionnelle souvent établie de longue date.

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Infographique

Polémique Siné

Polémique Caricatures 

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